Vœux pour l’année 2020

Cérémonie des vœux aux habitants et élus de la circonscription, le 23 janvier 2020 à Fleurieu-sur-Saône.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.
Mais sa tâche est peut-être plus grande : elle consiste à empêcher que le monde se défasse.
Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir.
Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance.

Refaire avec tous les hommes une arche d’alliance…

Ces propos ont été tenus par Albert Camus lors de la remise de son prix Nobel de littérature. C’était il y a 63 ans et ses propos me semblent plus que jamais d’une brûlante actualité.

Notre pays est aujourd’hui en proie, de manière désormais quasi perpétuelle, à des revendications multiples et éparses, à des mouvements plus ou moins violents, à des confrontations entre les uns et les autres…

Ce que dit l’un est immédiatement décrié par l’autre ;
Ce que fait l’autre est critiqué dans la seconde par le premier.
Un troisième rejette sans écouter, ni l’un, ni l’autre, n’écoutant que sa propre certitude.

 Et le silencieux, dans ce brouhaha ?…
Eh bien il n’entend plus la nuance, ne comprend plus la substance, et est sommé de prendre parti.

Des Français s’insurgent contre les privilèges dont jouiraient certaines catégories.
D’autres encore pointent du doigt les injustices dont ils se sentent victimes.

Comment, dès lors, se sentir un peuple uni ?
Comment, tous ensemble, avancer dans la même direction ?
Comment refaire, avec tous les hommes, cette arche d’alliance ?

Et pourtant,…

Un drame, une catastrophe, une grande peine et, tout à coup, c’est un seul et même peuple qui s’unit en se serrant les coudes, c’est un seul et même élan qui anime le cœur de chacun.

Comment retrouver dans le travail, dans la joie, dans l’échange, dans nos villages et dans nos villes, cette cohésion, cette unité qui fait d’un pays une nation fière et forte ?

Fiers, nous le sommes tous, de cette France, « pays des Lumières »,
de cette France « pays des droits de l’Homme et des Libertés »,
de cette France au système social unique au monde, envié par les citoyens de tous les pays.

De notre France qui si souvent, sait montrer le chemin dans les turbulences de notre monde.

Cette France est-elle passée ?
Sommes-nous en manque de libertés ?
Avons-nous oublié nos principes de solidarité ?
Avons-nous… éteint les lumières de notre dessein commun, de notre ambition collective ?

Non.
Non, assurément.

Mais cette ambition collective, ce dessein commun, sont enfouis sous un manteau d’individualisme et ne ressurgissent guère que dans l’adversité ou, fugacement, devant la douleur d’un plus faible, d’un destin brisé, au coin d’une rue, sur un écran ou dans une lecture…

C’est une communauté de destin qu’il nous faut recréer.
C’est cette envie partagée de dessiner notre avenir et celui de nos enfants qu’il nous faut forger.
C’est ce « bien vivre ensemble », tant galvaudé mais si précieux, qu’il nous faut réhabiliter.
C’est, finalement, notre « Fraternité », qu’il nous faut retrouver.


Ce qui me frappe dans les mouvements revendicatifs actuels, ce n’est évidemment pas le mécontentement vis-à-vis de mesures qui ne plairaient pas. C’est tout à fait légitime.

Ce qui me frappe – au-delà de la violence banalisée et des actes anti-démocratiques qui se multiplient insidieusement –, c’est que chacun revendique pour lui-même.

C’est le « moi » qui compte avant tout. Peu importe les autres. Peu importe le futur.
C’est « je veux ça ;… et je le veux tout de suite ».

Comment ouvrir la discussion quand la seule chose qui m’importe, c’est « moi » ?
Comment entamer un débat quand chacun campe sur ses positions avec, pour seul horizon, son unique intérêt ?

A l’échelle d’une famille, on le sait bien, chacun ne peut pas ne penser qu’à lui-même.
Il faut accepter de mettre un peu en sourdine ses désirs et ses attentes pour laisser de la place aux autres membres de la famille, accepter de repousser la réalisation d’un besoin parce que celui d’un autre est davantage nécessaire…

Eh bien c’est la même chose à l’échelle de notre pays : il faut que nous apprenions à « jouer collectif », à transformer notre société pour que le terme « les Français » ne se résume pas à une somme d’individualités éparses et irréconciliables.

Ne croyez pas que je sois fataliste et que je considère qu’il n’y a aucune solution : loin de là !

Je suis fondamentalement optimiste.
Pragmatique ; mais optimiste.
Et je ne me résigne jamais !!


Parmi les multiples mouvements de ces derniers mois, il y en a un qui peut être particulièrement inspirant : c’est celui de la mobilisation des jeunesses de tous les pays pour notre planète.

Si l’on peut être « réticent » sur certaines de leurs actions, le fond de cette mobilisation mérite, il me semble, d’être mis en valeur.

Au-delà des thématiques essentielles de protection de notre terre, de préservation des ressources naturelles, de lutte contre le réchauffement climatique,…
c’est le fait même de se mobiliser pour un enjeu qui dépasse chacun,
de se mobiliser pour autre chose que soi-même qui donne un sens fort à ce mouvement.

C’est le fait de S’ENGAGER.


S’engager, c’est penser au-delà de soi-même. C’est agir pour les autres.
S’engager exige un accord entre la pensée et la pratique, entre la subjectivité de l’individu et la communauté dans laquelle il s’inscrit.
S’engager, c’est aller dans une direction, se lancer, sans savoir précisément, au départ, où l’on va, ni comment, sans savoir si ce qu’on fait est bien ou non, si l’acte va atteindre ses fins ou non ; mais c’est oser.

C’est sortir de sa zone de confort, c’est se retrousser les manches et arrêter de râler dans son coin pour essayer de changer les choses ; c’est se mettre en mouvement pour transformer ce qui nous entoure.

S’engager pour l’avenir de la planète, c’est un grand défi, louable sans aucun doute.

Mais ceux qui s’engagent pour soutenir leur voisin, animer leur quartier, transformer leur commune, défendre leur pays… ne méritent-ils pas tout autant nos louanges ?

Rappelons-nous les mots de Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ».

L’engagement de chacun crée le souffle qui nous unit, transcende le « moi » pour atteindre le « nous ».

S’engager, c’est se décider à agir.
A agir… avant même de savoir comment bien agir.

C’est agir en homme responsable ; se demander comment, à partir des moyens dont nous disposons, atteindre la fin souhaitée.
Ce n’est pas prendre position par rapport à des principes, mais faire quelque chose de ce que nous avons.
C’est se lancer pour transformer une situation de fait ; prendre en compte les impondérables, tout en renonçant à ce qui relève du fantasme.

S’engager, c’est renoncer à se résigner ;
c’est tenter de résoudre ce à quoi l’on aurait renoncé.

C’est finalement, aussi, donner du sens à sa propre vie.


Et l’engagement est protéiforme.

Nos forces de l’ordre, ici présentes, auxquelles je souhaite rendre un hommage très sincère et très appuyé et témoigner un profond respect.

Vous nous protégez, vous maintenez la sécurité, souvent aux dépends de la vôtre. Merci, merci à vous.

Les femmes et les hommes qui décident de devenir gendarmes ou policiers… le font en s’engageant totalement.

Pour défendre notre société, pour que nous puissions vivre notre quotidien dans la tranquillité.

Nos pompiers, aussi, témoignent de cet engagement. Ils sont de plus en plus sollicités et nous attendons d’eux bien plus que la mission qui leur est dévolue.

Leur dévouement est exemplaire : un grand merci à vous.

Nos militaires évidemment, qui s’engagent au péril de leur propre vie, pour protéger nos valeurs.

Cet engagement total, cette abnégation, est évidemment admirable.


Mais chacun peut s’engager, à son niveau, en fonction de ses compétences et de ses envies.

C’est l’éducateur qui s’engage auprès de nos jeunes pour les aider à sortir de leurs difficultés,
c’est celui qui s’engage envers les plus démunis,
c’est l’infirmier qui s’engage pour soigner et soulager,
c’est l’enseignant qui s’engage pour apporter le savoir nécessaire à nos enfants,
c’est l’entraîneur qui motive ses sportifs,
c’est celui qui épaule ceux qui sont dans le besoin…

Certaines professions relèvent du don de soi pour apporter quelque chose à l’autre.


Il y a aussi l’engagement bénévole.

Je suis persuadée qu’un grand nombre d’entre vous ici présents est bénévole dans une association, que vous êtes nombreux à donner de votre temps libre pour aider, pour dispenser des cours de lecture à ceux qui ont des difficultés, pour visiter nos aînés dans la solitude, pour organiser les animations qui créent du lien et du plaisir entre les habitants de nos communes.


Et puis il y a l’engagement des élus.

En cette année de période électorale, je voudrais vous parler de ce que fait un maire pour, de ce qu’implique être conseiller municipal.

Comme nous sommes en campagne électorale, la législation leur impose d’être très sobres dans leur communication.

Je suis allée dans un grand nombre de cérémonies de vœux par exemple, et ils sont tous « frustrés » de ne pouvoir évoquer tout ce qu’ils ont réalisé. Et tout ce qu’ils aimeraient faire encore. Alors je vais parler à leur place puisque moi, j’en ai le droit.

Un maire, c’est celui que vous allez voir, pour un oui ou pour un non,
parce qu’il y a un trou dans le trottoir juste en face de chez vous,
parce que vous voulez que les toilettes de l’école où sont vos enfants soient refaites,
parce que vous voulez la fibre chez vous, et la 5G, aussi,…
ou au contraire parce que vous ne la voulez pas !
parce que le chien du voisin aboie la nuit,
parce que l’arbre du même voisin vous fait de l’ombre,
parce que vous trouvez qu’il manque de médecins, d’infirmiers, de dentistes…
parce qu’il faudrait trouver un boucher, un poissonnier ou un fleuriste qui veuille s’installer sur votre commune,
parce que vous voulez telle programmation musicale et artistique,
parce que vous voulez une bibliothèque plus grande,
deux stades au lieu d’un, un tennis couvert aussi !
parce que vous voudriez un ralentisseur devant chez vous,
parce que, lorsqu’il est installé, vous voudriez qu’on l’enlève car le bruit vous dérange.
… la liste est sans fin !!

Le maire, c’est celui « qui est à portée d’engueulades ». C’est votre élu de proximité.
Parmi tous les élus, c’est aussi celui que vous préférez : et vous avez bien raison.
C’est lui qui, avec son équipe, fait en sorte que nous vivions bien, dans notre village, ensemble.

C’est celui qui fait en sorte, justement, qu’on soit unis.

Qui crée des événements pour qu’on se retrouve, au-delà de nos différences, qu’on partage des moments, ensemble, lors d’une fête de village, pour une soirée, lors d’un marché, pour un repas partagé.

C’est celui qui fait vivre cette proximité du quotidien, qui veille à ce que personne ne se sente exclu, que chacun puisse trouver sa place, au sein de la communauté définie par le village, celui qui soutient les associations, précieux relai pour que chacun puisse trouver l’activité qui lui convient, tout en rencontrant l’autre.

L’élu municipal, c’est aussi celui qui les soirs, les week-ends, en vacances, n’est pas avec ses proches parce qu’il œuvre pour les autres.

Voilà aussi le sens de l’engagement.


Alors Mesdames les maires, Messieurs les maires, , je vous remercie pour votre engagement, sans faille, je peux en témoigner, au service de tous.

Vous avez consacré des années, des jours et des nuits, pour façonner des liens entre les uns et les autres.

J’ai eu grand plaisir à travailler avec chacun de vous, à vous écouter, à prendre en compte vos attentes, à faire remonter vos agacements… et je continuerai naturellement, et plus que jamais, à le faire.

Vous êtes des femmes et des hommes engagés, acteurs primordiaux pour construire l’unité de notre pays à la base de notre République, pour faire grandir les arches d’alliance entre nous.

Alors comme c’est le moment où l’on formule les traditionnels vœux, voici les miens :

Ils relèvent d’une certaine utopie, mais ils peuvent, j’en suis intimement persuadée, changer à la fois le quotidien de chacun et de tous, changer « l’air de rien » notre manière d’appréhender notre vie personnelle tout en transformant celle de ceux qui nous entourent.

Je souhaite donc, je nous souhaite que nous apprenions à ralentir, que nous laissions de côté nos hyper-connectivités, notre réactivité à toute épreuve…

Je souhaite que nous nous autorisions le droit à rêver, que nous levions le pied… et le nez, pour nous intéresser à l’autre, pour tendre la main, pour… s’engager !

Pour ne pas rester « la tête dans le guidon », à croire que nous sommes contraints de faire, encore et toujours plus, d’être disponibles 24h/24 – pour des choses, finalement, qui n’en méritent peut-être pas tant…–, que nous apprenions à regarder simplement le temps passer, sans vouloir tout maîtriser à tout prix, que nous nous laissions surprendre par les autres…

Je termine donc ces vœux pour faire l’éloge de la lenteur.

J’en conviens, c’est peu banal pour des vœux dits «politiques », mais c’est ma vision de notre société, de notre « bien vivre ensemble » que je partage avec vous.

A l’heure où la transition écologique et les préoccupations environnementales prennent, à juste titre, une place primordiale dans le débat public, il me semble cohérent d’y insérer une écologie humaine, c’est-à-dire celle du respect de soi, de sa nature profonde, de se remettre aux rythmes des saisons, de la nature, d’accepter que nous ne sommes que de passage et que nous devons être au service de notre environnement sans vouloir le dompter, le maîtriser à tout prix, sans avoir la prétention de lui dicter et de lui imposer notre domination technologique… qui le fait courir à sa perte… et à la nôtre.

Et rappelons-nous, pour terminer,  « Pour faire un jardin, il faut deux choses :un morceau de terre et… l’éternité !».

Excellente année à tous.