« Fin de vie » : ce qui me fait douter, avec tant d’humilité.

Il est des votes qui ne laissent pas indemne. Celui que nous avons eu à exprimer à l’Assemblée nationale sur la création d’un « droit à l’aide à mourir » en fait partie.  
Ce vote nous traverse, nous bouleverse et laisse immanquablement des traces.

J’ai voté contre ce texte. Non par certitude, mais au contraire, en raison de doutes intenses et de craintes profondes. 
Et parce que je crois qu’on ne touche pas à la vie humaine à la légère. 

Alors évidemment : qui pourrait prétendre connaître la souffrance d’un être aimé condamné, les nuits d’angoisse d’un proche épuisé, les mots impossibles à prononcer quand vient la fin, l’impuissance face à l’intolérable ? Ces douleurs-là, aucun texte de loi ne peut y remédier. 
Et je peux aussi comprendre l’élan de ceux qui plaident pour un ultime geste face à l’inacceptable. 

Mais ce texte, derrière une intention de soulagement, me laisse profondément inquiète. 

Parce qu’il introduit, pour la première fois dans notre droit, la possibilité d’administrer la mort. 
Parce qu’il institutionnalise un acte irrévocable. Et qu’un tel geste, même encadré, bouleverse et transforme en profondeur notre rapport au soin, à l’accompagnement et à la vulnérabilité. A l’Autre et à la vie elle-même.  
Parce que les critères d’accès du texte sont flous, mal définis, extensibles, et que ce qui est présenté comme une exception pourrait devenir, peu à peu, une norme.  

Cette perspective risque de faire naître une angoisse et d’exercer une pression tacite sur les plus fragiles – les personnes âgées, malades, isolées, handicapées… – qui pourront se demander un jour si elles ne sont pas « de trop ».  
La tentation de « ne pas être un poids » pourrait sournoisement devenir un moteur silencieux d’un certain nombre de demandes. 
Ce simple doute m’est inacceptable, insupportable. 
Est-ce cela, notre conception de la Liberté ? 

Parce que je crois profondément que nous devons être une société qui prend soin et non qui renonce. Une société qui entoure, qui accompagne, qui tient la main jusqu’au bout, sans jamais abandonner. Ni abdiquer. C’est cela, la véritable nécessité. Et le sens profond de notre dignité. 

Parce que je redoute que cette loi, en prétendant ouvrir un « droit nouveau », fasse peser sur les consciences des questions immenses et que par manque de garde-fous, par fragilité des mots employés, nous franchissions une ligne sans retour en arrière possible, et même, avec une fuite en avant. 
« L’aide à mourir » concerne par exemple déjà plus de 5 % des décès au Canada ou aux Pays-Bas, et ce taux ne cesse de croître dans tous les pays l’ayant légalisée : malgré les soi-disant « garde fous », les critères de la loi les transgressent progressivement, pour des interprétations toujours plus extensives. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. 

Parce que je crois qu’il faut, avant toute chose, que chacun puisse avoir un accès effectif aux soins palliatifs. Alors que 50% de nos concitoyens n’ont pas droit à cette possibilité aujourd’hui : c’est une rupture de notre Egalité. 
Les soignants y prodiguent un véritable accompagnement global de la fin de vie, humain, profond et se dévouent corps et âme, inlassablement, pour accompagner la vie jusqu’à son dernier souffle mais toujours dans la dignité. 

Parce que je crois que la main d’un soignant doit être celle qui soulage et que la personne qui souffre ne doit pas avoir à se demander si cette main peut aussi ne plus être celle qui soutient, inconditionnellement. 
C’est de soin, de chaleur, de temps, de présence dont nous avons, plus que tout, besoin. 

Parce qu’il est évidemment inacceptable de laisser souffrir quiconque, la loi Claeys-Leonetti permet déjà, depuis 2016, l’arrêt des soins de maintien en vie et la sédation profonde et continue jusqu’au décès pour les personnes atteintes d’une maladie grave et incurable dont la souffrance est réfractaire aux traitements et le décès à court terme inévitable. 

Parce que je crois que la dignité ne se mesure pas à notre état physique. 
Je veux que notre société protège justement les plus fragiles, les blessés, les amoindris, les handicapés, les malmenés. 

Parce que c’est aggraver l’isolement et la fragilité des plus vulnérables, alors que nous devons, sans relâche, renforcer nos liens solidaires. 
Qu’en est-il, sinon, de notre Fraternité ? 

C’est à nous, collectif, société, de montrer à celui qui n’en peut plus, qui peut même se considérer comme « un poids », qu’il est important à nos yeux et que nous sommes à ses côtés, que nous soutenons son désir de vie, et non de mort. 
Et c’est à nous, aussi, d’entourer et de soutenir les proches. 

Parce que je ne peux me résoudre à « aider à mourir » (titre de la loi…) ; mais que je veux aider à vivre. 

Eriger la mort en réponse institutionnelle à la souffrance ne serait-il pas, finalement, un aveu d’échec collectif ? 
En tant que législateur notre devoir est de faire preuve d’une immense prudence et d’ouvrir des chemins de solidarités et de fraternité, non des voies sans retour. 

Cette loi, en légalisant l’administration d’un produit létal à des personnes en fin de vie, fragilise l’essence même du soin, qui est d’accompagner et de soulager. 
Derrière les intentions affichées de compassion et de liberté, je redoute une bascule éthique majeure : celle qui ferait de la mort une réponse institutionnalisée à la souffrance. 
Et ce n’est absolument pas ma conception de notre humanité partagée.