Le doute est un hommage que l’on rend à la vérité 

Le doute est un hommage que l’on rend à la vérité, nous enseigne Ernest Renan.

Alors, mes chers collègues, permettez-moi aujourd’hui de douter.

De douter avec humilité sur ce sujet si intime, si douloureux.

Et qui nous renvoie tous à notre propre finitude.

Alors, oui, oui je doute que nous ayons tout mis en œuvre avant même d’envisager l’euthanasie :

Alors qu’il manque encore des centres de soins palliatifs dans 21 départements et que 7 patients sur 10 n’y ont pas accès, que le milliard d’euros prévu dans ce texte est… sur 10 ans !, que les professionnels qui œuvrent dans ces centres réclament depuis longtemps une reconnaissance beaucoup plus importante de leurs pratiques, au pluriel, car c’est une médecine qui met l’humain et l’antidouleur au cœur des réflexions des équipes, aux compétences extrêmement diverses, qu’il s’agisse d’actes médicaux, mais aussi de kinésithérapie, de diététique, de présence de bénévoles pour parler, d’art-thérapie… Le palliatif n’est même pas reconnu comme une spécialité médicale à part entière !

Alors que la loi Claeys-Leonetti qui permet une sédation profonde et continue est encore largement méconnue et que nous ignorons même combien de sédations sont pratiquées : pourtant, ce texte permet d’éviter tout acharnement thérapeutique et d’ainsi mettre un terme aux douleurs qu’aucune prise en charge ne sera parvenue à soulager.

Comment peut-on aujourd’hui affirmer de manière certaine qu’une personne en fin de vie demanderait le suicide assisté si elle avait réellement accès à des soins palliatifs et si elle savait qu’elle pourrait s’éteindre paisiblement par une sédation profonde et continue ?

Oui je doute que cette loi soit une loi de progrès, d’égalité, de liberté comme certains peuvent la présenter

Le véritable progrès ne serait-il pas que chacun soit entouré à la hauteur de tous ses besoins et trouve sa place, malgré sa vulnérabilité ?

Est-on vraiment égaux quand 7 Français sur 10 n’ont toujours pas accès à des soins palliatifs ?

Est-on vraiment libre de choisir quand on n’a pas accès à un accompagnement global et personnalisé ?

Oui je doute que ne pas oser parler d’euthanasie mais de suicide assisté ou d’aide à mourir ne soit pas un renversement sémantique préjudiciable.

Le suicide assisté porte intrinsèquement le risque d’une banalisation du suicide à l’heure où nos jeunes en particulier semblent de plus en plus en proie à cet acte terrible.

Quant au terme « aide à mourir », écoutons les soignants : ils sont là pour prendre soin et aider à vivre. Leur demander d’aider à mourir est un saut déontologique, une rupture anthropologique qui effraie la plupart d’entre eux. La médecine ne s’exerce pas uniquement avec des actes techniques : elle est faite d’écoute et de compassion.

Savons-nous encore prendre le temps de cela ? Nous en donner les moyens ?

Un malade dit-il « je veux mourir ? » ou plutôt « je ne peux pas vivre ainsi » ?

Oui je doute que ne plus prendre en compte le caractère « vital à court ou moyen terme » du pronostic n’ouvre pas une boite de pandore encore plus terrifiante en élargissant la possibilité de ce recours aux personnes souffrant de maladies neurodégénératives ou aux patients en rechute de cancer.

Comment pouvons-nous oser penser qu’une personne affaiblie n’a finalement pas toute sa place parmi nous ? Quel signal envoyons-nous à tous ceux qui sont amoindris, diminués ?

Alors oui, oui je doute que ce texte ne fasse pas sauter bien des verrous de notre société, une société dans laquelle personne ne se sentirait un fardeau et souhaiterait ainsi abréger brutalement les derniers instants de sa vie, une société où nous mettrions tout en œuvre pour véritablement soulager, porter, accompagner, choyer ceux qui sont les plus faibles et vulnérables, ceux qui sont en grande détresse ainsi que leurs proches.

Je doute donc, avec tristesse, que ce texte porte réellement un projet de compassion, d’humanité, d’altruisme… de Fraternité.

Facebook
Twitter
LinkedIn